Mon arrivée à l’écriture: sur le (non) sacrifice de la langue

Longtemps, je n’ai pu choisir ma langue. Je possédais le croate, le français et, plus tard, l’anglais, cependant, choisir une langue signifiait, pour moi, sacrifier mes autres langues, mes autres identités, cultures, parties de moi. Je ne veux pas me complaire dans une attitude problématique face au langage. La question du choix de la langue d’écriture et de la perte langagière (mais aussi culturelle, identitaire) qui en suit est une question qui revient constamment chez un nombre d’auteurs qui ont hérité de plus d’une langue, d’une culture, et/ou qui se sont trouvés en contact prolongé avec celles-ci. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai réalisé, toutefois, que ce problème du choix de la langue est un faux problème pour moi en tant qu’écrivaine. Il serait plus juste d’affirmer, donc, que, longtemps, j’ai pensé que je devais choisir ma langue (d’écriture). Car, même si on ne m’avait pas forcé de manière explicite à penser ainsi, tout dans mon entourage m’invitait, me poussait à adopter une pareille attitude que j’appelle une manière de penser monolingue. Le monolinguisme est encore aujourd’hui, l’option « défaut », le standard, la norme. Je me sentais, donc, forcée de choisir ma langue (d’écriture); mais, à chaque fois que j’essayais de le faire, je ratais mon expérience. J’avais le sentiment que, lorsque je m’efforçais d’ écrire dans une seule langue, je perdais constamment “quelque chose”. Ce “quelque chose”, il m’a fallu des années pour le comprendre, n’est pas seulement fait de concepts, de notions, mais aussi de sensations sonores, visuelles, olfactives; il est fait de résonnances cognitives, mais aussi émotionnelles, pragmatiques, kinesthésiques ; de mots et de mondes dans lesquels je vis et j’existe. Chacun de mes parlers a son archéologie propre; le premier contient ma mémoire sensuelle, sensorielle, le second, mes pensées, mon moi, ma conscience, alors que le troisième contient mon héritage culturel, mon identité intellectuelle. Et ce n’est qu’après avoir pris la décision que je n’allais pas, ou, ne voulais pas choisir ma langue, que je me suis mise, enfin, à écrire. C’est ainsi que je suis “arrivée” à la poésie.

Mon procédé d’écriture multilingue est une expérimentation poétique et linguistique. C’est un procédé ludique, avant tout, un jeu avec la langue ou un jeu d’entre-langue. Chacune des langues que j’habite possède son timbre, sa voix, son rythme propres, chacune d’elles a ses harmonies, mélodies, ses couleurs propres. Et chacune d‘elles relate, articule mes expériences, mes sensations du monde de façon différente. C’est, peut-être, pour cela que lorsque je me déplace dans l’espace du mouvement entre les langues, j’ai toujours le sentiment de perdre quelque chose en cours. En même temps, de cette perte, de ce manque, nait la créativité. Ma créativité est née dans cet espace de perte, d’entre-langues.

Cela peut surprendre de dire que je commence toujours par rédiger mon poème en anglais, alors que l’anglais n’est que ma troisième langue. Écrire dans cette langue m’est, toutefois, devenu naturel. C’est la langue dans laquelle je me sens le plus à l’aise, celle dont je me sens la plus proche, à un certain niveau. En même temps, la plupart des mots en anglais n’ont aucune résonance émotionnelle pour moi. Écrire de la poésie dans un langage qui ne possède aucune résonance émotionnelle pour moi en tant qu’écrivaine peut paraitre paradoxal; pourtant, j’ai trouvé ce manque libérateur. Mon processus d’écriture va comme suit: j’écris d’abord mon poème en anglais, ensuite, je le traduis et réécris en croate, et enfin, en français. Le processus de traduction ou, plutôt, de la réécriture, et d’un mouvement constant entre les langues est très intéressant. Ce n’est qu’après avoir traduit mon poème en croate, que je suis capable de retourner à “l’original” anglais pour l’améliorer, le perfectionner. Au cours de ce processus de va-et-vient, naissent des correspondances, des résonnances, des échos nouveaux, donnant à la version anglaise une forme, un sens plus précis, plus réel, enrichi d’une couche émotionnelle qui n’y existait pas avant la traduction ou la réécriture du poème en croate. Avec ceci, vient aussi la réalisation que le concept de l’original n’est qu’un concept illusoire; les concepts de la langue de l’original et de la langue de traduction perdent tout à fait leur sens dans l’espace multilingue. A la place, les trois versions du poème deviennent des formes d’un autre ordre ne résidant pas au niveau du linguistique. Elles deviennent des représentations, des réflexions d’une forme de pensée non-linguistique, d’une série d’images antérieures à la langue qui ne revêtent un sens et une forme linguistique qu’une fois qu’elles sont réalisées dans le système du langage. A ceci s’ajoute une autre réalisation, contraire à mes attentes, celle de la neutralité ressentie envers le français. Les sons, les images, les mots, les phrases en français ont, pour moi, à présent, moins de résonance émotionnelle, même si le français est ma langue maternelle ou la langue de ma mère, à l’exception de quelques images qui ont retenu leur statut émotionnel. Ceci est vrai, par exemple, pour le mot et l ‘image « écume », statut, sans doute, motivé par ma lecture de jeunesse du roman de Boris Vian L’écume des jours, roman qui m’a profondément marquée.

Enfin, écrire dans mes trois langues a été pour moi une expérience de redécouverte de mon identité. Ce fut une expérience du retour à un Moi primordial; un retour à mes racines algériennes, mais aussi, et surtout, mes racines croates que je pensais avoir perdues au cours de mon expérience migratoire en refoulant (involontairement) ces parties de mon identité. Mon croate a toujours été en compétition avec mon français; lorsque je suis arrivée en Grande-Bretagne, j’étais surtout préoccupée de la perte du français plus que je ne l’étais de la perte de mon croate. Graduellement, la langue croate a acquis une position plus importante dans mes ébats identitaires. Le cadeau unique de la langue française que ma mère a pu me donner (à moi, ainsi qu’à mon frère et ma sœur) est plus précieux que toute autre chose qu’elle ait pu m’offrir; toutefois, je ne me suis jamais sentie tout a fait proche de cette langue. J’ai souvent, et cela est vrai encore aujourd’hui, le sentiment d’être une intruse dans cette langue, de ne pas être à sa hauteur. Par le même biais, je n’associe pas mes souvenirs d’enfance d’Algérie à la langue française. Certains de mes souvenirs les plus anciens me ramènent aux étés passés en Algérie avec ma famille. Je me rappelle les couleurs d’un rouge, d’un bleu, d’un ocre intense, je me souviens des odeurs de jasmin et de bougainvillier, du jardin d’orangers et de citronniers, des plats cuisinés à l’extérieur par ma grand-mère, et les conduites en voiture à travers le pays avec mon grand-père. J’entends encore aujourd’hui les échos, les traces de sons en arabe et bien que je ne parle pas cette langue, elle raisonne en moi, elle m’est familière ; elle est tatouée à l’envers de ma mémoire.

En tant que chercheuse et écrivaine, je suis consciente du fait que l’on peut tomber facilement dans la trappe de la nostalgie, de la sentimentalité, chose à laquelle j’ai toujours résisté. Tout au cours de ma vie, j’ai refusé d’être nostalgique vis à vis de mes racines croates et algériennes. Mais, avoir la volonté de ne pas s’abandonner au sentiment nostalgique, au sentimental, envers ses racines, sa culture, son identité, ne résout pas la question pour autant. Après avoir fait l’expérience de l’écriture multilingue, je peux dire, en toute liberté, que raviver les sons, les images, les odeurs et les couleurs de mes identités et de mes mémoires à travers le geste poétique et le genre de la poésie que j’essayais d’écrire, m’a permis d’accéder à une source identitaire propre que je croyais avoir perdue irrévocablement. C’est seulement après avoir recommencé à écrire en croate que je me suis rendu compte de l’ampleur de la perte de cette partie de ma mémoire, de mon identité. Je pense que c’est à travers les processus sensoriels de récupération de cette mémoire que j’ai réalisé à quel point j’avais perdu mon croate, ces parties de moi que j’avais refoulées, alors que je m’efforçais à ne pas perdre le français.

Pour conclure, je voudrais faire quelques remarques sur ce recueil (Rêveries d’une gazelle solitaire / Reveries of a solitary gazelle / Sanjarije jedne gazele). Le recueil fait voyager le lecteur à travers les mondes et les mots de poèmes en trois langues. Au lieu de grouper les poèmes dans chaque langue séparément, j’ai choisi de juxtaposer les trois versions de chaque poème, en superposant les langues. Cela permet au lecteur de se mouvoir entre les langues du poème, en mettant en valeur une expérience de lecture multilingue et le jeu inter-langagier. Je suis consciente du fait que la majorité des lecteurs ne possède pas la connaissance des trois langues, mais j’espère toutefois que cela ne diminuera pas l’expérience « totale » de lecture dans le contexte multilingue. J’invite le lecteur à jouer avec les signes inconnus sur le papier, plutôt que de s’adonner au malaise et à la peur face à l’inconnu langagier et culturel. Une telle lecture spatiale, transculturelle demande plus de concentration et d’ouverture d’esprit, mais j’espère du moins qu’elle sera des plus enrichissantes.

Mina Ray, London, 10 Juin 2015.

©Mina Ray 2015

 

 

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2 thoughts on “Mon arrivée à l’écriture: sur le (non) sacrifice de la langue

  1. Je suis très sensible à la démarche évoquée ici, qui me paraît naviguer au plus près possible d’une forme de vérité existentielle. Les poèmes sont très beaux, les images, les sons, les mouvements, leur présentation en écho créant des résonances profondes.

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    • Très chere Marie-Christine, comme tu as pu le constater, j’utilise le pseudonyme de Mina Ray pour mon ecriture… je te remercie de ces beaux commentaires qui me touchent vraiment, quelle belle surprise de recevoir ce beau commentaire. Au plaisir de te revoir bientôt. Mes amities, Jasmina

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